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Pile ils gagnent, face on perd !

La richesse du monde, c’est 60 000 milliards de dollars. Et les produits dérivés financiers, ces « machins » spéculatifs, 720 000 milliards de dollars, douze fois le PIB mondial ! Tout va nous péter à la figure. Les explications de Thierry Philipponnat de l’ONG Finance Watch.

Vous saviez que votre banquier vous roulait dans la farine. Mais vous n’imaginiez pas qu’il était complètement fou, aveuglé par l’argent facile. Le problème, c’est qu’il va se ratatiner la gueule, en vous entraînant au fond du trou. Ce scénario, nous ne le devons pas au dernier marxiste-léniniste de l’Hexagone. Thierry Philipponat, la petite cinquantaine sportive, a travaillé à la City de Londres et à Paris, notamment à BNP Paribas et à l’UBS, la grande banque suisse, pendant un quart de siècle. Sa spécialité ? Les produits dérivés. Un produit dérivé, c’est un instrument financier. Une sorte de contrat entre un acheteur et un vendeur qui fixe des flux financiers futurs fondés sur ceux d’un actif sous-jacent, réel ou théorique. Les produits dérivés ont été créés pour permettre aux entreprises de se couvrir contre différents risques financiers. Mais aujourd’hui, les transactions sur les produits dérivés représentent l’essentiel de l’activité des marchés financiers.

Vous n’avez rien compris ? C’est normal. Les financiers ont tout fait pour que nous ne comprenions rien. Le problème, c’est qu’eux n’y comprennent plus rien non plus. « Le produit dérivé, c’est le droit d’acheter un actif financier ou de le vendre, mais ce n’est pas l’actif lui-même. Par exemple, vous et moi, nous échangeons le droit d’acheter un verre à deux euros. Vous m’achetez le droit de l’acheter, pas le verre. Et ce que nous venons de faire, c’est douze fois le PIB mondial », explique Thierry Philipponnat. Pour faire simple, les produits dérivés, c’est à 95% de la spéculation.

Vous pouvez vous dire que les produits dérivés ne vous concernent pas. Mais votre banque, si. Elle s’en est même empiffrée. « Quand on regarde les bilans des banques, entre deux tiers et 80% des actifs correspondent à de la spéculation. », constate-t-il. « Je ne suis pas gourou, mais je vois bien qu’il y a des pertes qui commencent à s’accumuler dans les bilans des banques et qu’elles ne sont pas couvertes par les fonds propres », souligne l’ancien financier. L’Autorité Bancaire Européenne (EBA) a aussitôt trouvé la panacée : renforcer les fonds propres des banques en les portant de 7 à 9%. « Quand Lehman Brothers a fait faillite, il avait un ratio de 11% et, plus récemment, Dexia a sombré avec 10,4%. Le système ne devient pas beaucoup plus solide avec cela », répond le secrétaire général de Finance Watch. « Depuis quatre ans, on a pris des mesures qui résolvent 0,1% à 1% des problèmes ».

L’ancien financier reconnaît qu’il a été un peu lent. Ca lui a pris deux décennies pour quitter un monde de la finance qui marchait sur la tête. « Nous sommes dans une économie socialisée quand ça va mal et privatisée quand ça va bien ! » La philosophie des banquiers ? « Si je gagne, c’est pour moi, si je perds, c’est pour les autres ! » Mais, depuis, Thierry Philipponnat s’est racheté. Il est devenu membre du bureau exécutif d’Amnesty International avant de prendre la direction, tout récemment, de l’ONG Finance Watch, installée à Bruxelles.

A sa naissance, en juin 2011, Finance Watch a été présentée par « les Echos » comme « le Greenpeace de la finance », une ONG capable de répondre aux arguments avancés par les banques dans le débat public. En effet, chaque fois qu’il y a une crise, la presse se contente de demander benoîtement aux banquiers d’expliquer les causes de ce nouveau désastre. Ils répondent en chœur que c’est la faute aux subprimes, aux fonds souverains, aux emprunts toxiques, et pourquoi pas, au réchauffement climatique. Jamais la leur. Alors qu’ils n’ont fait que se gaver en spéculant, oubliant leur vrai métier, celui d’aider les entreprises et les particuliers. « Pourquoi avons-nous un système où la finance échappe à l’économie ? Pourquoi avons-nous un système où les banques font faillite tous les trois ans, et ce qui fait qu’après, c’est au contribuable de mettre de sa poche ? » dénonce-t-il.

L’idée de créer cette ONG n’est pas venue d’une bande de gauchistes, mais de députés européens, de gauche, écologistes, mais aussi de droite. Leurs vœux ? Une expertise de haut niveau sur la finance qui puisse servir de contre-lobbying pour faire valoir l’intérêt général contre l’intérêt privé des banques. « A Bruxelles, il y a 700 lobbyistes payés pour influencer la règlementation financière au profit des intérêts privés de l’industrie financière. Chaque lobbyiste facture 500 000 euros en moyenne par an, ce qui fait un budget de 350 millions d’euros., juste pour influencer les élus ! » constate Thierry Philipponnat. Un exemple de l’action de cette ONG ? Elle s’en est prise au Credit Default Swap (CDS à nu), des produits dérivés qui permettent de spéculer sur les dettes des Etats souverains. « Au lieu d’écrire qu’il était moralement inadmissible de faire de l’argent sur la faillite des autres, nous sommes restés sur un point de vue technique pour que les politiciens de tous bords s’en emparent. Nous avons montré que ces instruments ne servent à rien quand tout va bien, et ne font qu’empirer les choses quand tout va mal », explique le secrétaire général de Finance Watch. Bingo : les députés du Parlement européen ont interdit ces instruments.

L’ONG, qui comptera une douzaine de personnes d’ici la fin 2011, propose trois niveaux de communication. Le premier, très technique, pour cadrer le débat. Le deuxième cible les politiques, les fonctionnaires, les régulateurs. Le troisième, enfin, s’adressera au grand public, pour permettre une pression. « La comparaison avec Greenpeace est pertinente. Nous sommes un contre-pouvoir aux forces économiques. Mais la comparaison s’arrête là. On n’a pas d’argent pour les zodiacs et on ne va pas descendre la Tour Eiffel en rappel. Poser les vraies questions sur la finance, c’est moins glamour que de se faire photographier avec une baleine », sourit Thierry Philipponnat.

Ian Hamel, Siné Hebdo.

Tag(s) : #Finance

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